La Guyane, située au cœur de la forêt amazonienne, abrite un patrimoine forestier exceptionnel s’étendant sur 8,4 millions d’hectares, soit 96 % de son territoire. Ce domaine, riche de plus de 1800 essences d’arbres – contre environ 130 espèces arbustives autochtones en France hexagonale – constitue une ressource stratégique pour le développement économique et écologique de la région. La filière bois, deuxième employeur privé après le spatial, regroupe plus de 250 entreprises et génère environ 900 emplois directs. Elle s’articule autour de deux marchés principaux : le marché local, qui absorbe 80 % de la production pour la construction (sciages, charpentes), dopé par une croissance démographique et des projets immobiliers, et l’export, qui représente 20 % de la production, principalement vers les Antilles françaises avec des essences comme l’angélique ou le grignon franc. Cependant, la gestion de cette richesse naturelle représente un défi majeur, entre préservation de la biodiversité et exploitation durable.
Un patrimoine forestier d’une richesse unique
Le domaine forestier guyanais est principalement composé de forêts publiques, dont 2,4 millions d’hectares de forêts domaniales appartenant à l’État, 1,8 million d’hectares de forêts publiques hors domaniales, et 61 745 hectares gérés par le Centre Spatial Guyanais (CSG) et le CNES. Le Parc Amazonien de Guyane couvre 3,4 millions d’hectares, avec 1,4 million d’hectares en aire d’adhésion gérée par l’ONF et 2 millions d’hectares en cœur de parc. Une bande littorale de 352 000 hectares, majoritairement publique, complète ce paysage. L’Office National des Forêts (ONF), qui gère 6 millions d’hectares, joue un rôle clé dans la préservation de cette biodiversité. L’organisme surveille les activités illégales, comme la coupe sauvage de bois ou l’orpaillage illégal, qui entraînent déforestation et dégradation. Les forêts guyanaises abritent une diversité exceptionnelle : jusqu’à 300 espèces d’arbres par hectare, incluant des essences emblématiques comme l’angélique, les gonfolos et le grignon franc, qui représentent 72 % du volume récolté, ou encore le fromager, pouvant atteindre 60 mètres de hauteur, et les 59 espèces de palmiers indigènes.
Les défis d’une exploitation durable
La biodiversité des forêts guyanaises, bien que constituant un atout, pose des contraintes techniques aux professionnels. Environ 70 essences sont exploitées pour répondre à une demande croissante, qui a doublé en 10 ans et devrait tripler d’ici 2028, selon l’INSEE, en raison de la croissance démographique attendue d’ici 2030. En 2020, l’ONF a vendu 93 554 m³ de bois certifié, un record en hausse de 25 % par rapport à 2019, malgré la crise sanitaire. Cependant, l’accès à la ressource reste difficile : la forêt est dense, les essences exploitables sont dispersées, et les pistes forestières, gérées par l’ONF, sont coûteuses à entretenir (budget réduit de 5 à 2 millions d’euros/an en 2022). De plus, les coûts d’exploitation en milieu tropical, la faible densité des arbres exploitables, et une logistique complexe (transport, saison des pluies) augmentent les charges, réduisant la compétitivité face aux importations bon marché, notamment du Surinam. La surexploitation est un autre risque : les essences principales, comme l’angélique, se renouvellent lentement (cycle de coupe de 65 ans), ce qui pourrait entraîner leur épuisement après un ou deux cycles sans diversification. Pour répondre à ces enjeux, l’ONF a mis en place des plans d’exploitation à faible impact environnemental, soutenus par des technologies modernes (GPS, câbles synthétiques, outils informatiques). Ces initiatives, associées à des démarches de préservation, ont permis d’obtenir le label PEFC (depuis 2012), garantissant une gestion durable.
Une filière aux multiples usages
Le bois guyanais est valorisé dans plusieurs domaines. Le bois d’œuvre, destiné à la construction (maisons, infrastructures publiques) et à la menuiserie (meubles, parquets), domine la production. Une filière émergente de bois énergie (biomasse) valorise les coproduits, comme les déchets de sciage, avec un potentiel estimé à 40 MW de production électrique. Des produits à valeur ajoutée, tels que l’ébénisterie (bois précieux), les placages ou le lamellé-collé, se développent également, bien que de manière plus marginale. Cette diversité permet de répondre à des besoins variés, tout en valorisant écologiquement la ressource grâce à des labels comme le « Bois de Guyane française ».
Le Programme régional forêt bois : une vision stratégique
Le Programme régional forêt bois (PRFB), copiloté par l’État et la Collectivité territoriale de Guyane, vise à renforcer la filière tout en respectant les principes de gestion durable. Il ambitionne de tripler la production, de 70 000-80 000 m³/an actuellement à 210 000 m³/an d’ici 2030. Ses objectifs incluent une mobilisation accrue des volumes de bois, le développement des compétences et de l’emploi local, la préservation de la multifonctionnalité des forêts, et la promotion de la Guyane comme un territoire d’innovation. Le PRFB s’appuie sur des soutiens publics, comme les aides FEADER et l’obligation d’utiliser du bois local dans les constructions publiques (post-accords de Guyane 2017), ainsi que sur la modernisation des pratiques (séchage, machines numériques).
Perspectives et enjeux d’avenir
La filière bois en Guyane offre des perspectives prometteuses, à condition de relever plusieurs défis. La diversification, en exploitant davantage des 90 essences technologiquement viables, permettrait de réduire la pression sur les espèces phares et d’enrichir l’offre (ex. : bois techniques, ébénisterie, cosmétique). Le développement de plantations forestières d’espèces locales ou exotiques près des sites de transformation réduirait les coûts et préserverait les forêts naturelles. L’essor de la biomasse, avec des centrales prévues, pourrait absorber les coproduits, améliorant la rentabilité. Enfin, la Guyane revendique plus d’autonomie dans la gestion de ses ressources, en tension avec l’État, pour un développement aligné sur les enjeux climatiques (carbone, biodiversité).
Une filière sous surveillance
La filière bois en Guyane est à un tournant. Si elle représente une opportunité économique, sa gestion doit concilier exploitation et préservation de la biodiversité. Les initiatives comme le PRFB, les certifications PEFC et le soutien de l’ONF et du Centre Technique des Bois et Forêts (CTBF Guyane) témoignent d’une volonté de structurer le secteur pour répondre aux besoins futurs tout en protégeant un écosystème unique.
Photos : KAT, Ronan Liétar | Textes : Valérie Esnault
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