La promulgation, le 5 juillet 2024, de l’arrêté relatif à « la classification et à la prise en compte du risque de vents cycloniques dans la conception et la construction des bâtiments situés en Guadeloupe et en Martinique » est une étape inédite mais cruciale pour la prévention des dégâts provoqués par les tempêtes tropicales.
risque cyclonique peut causer d’importants dégâts matériels et environnementaux, du fait des vents violents mais également en raison des inondations de nature diverse qu’ils peuvent générer. Pourtant, alors que le risque sismique est encadré par des normes de construction strictes depuis 1975, aucune directive obligatoire n’existait pour les cyclones. L’intensification des phénomènes a montré qu’il était grand temps de légiférer. D’autant que, d’après les experts du projet BatiSolid Antilles, « le travail mené conjointement par Météo France, la Caisse Centrale de Réassurance (CCR) ainsi que RiskWeatherTech met en évidence que la sinistralité dans les territoires d’outre‐mer pourrait augmenter de 20 % d’ici 2050 du fait de la fréquence moyenne des cyclones et de l’élévation du niveau de la mer ». En s’attaquant aux vents, l’arrêté du 5 juillet 2024 signe donc un premier pas vers la prise en compte du risque cyclonique dans la conception et la construction sur nos territoires. Paul Quistin, responsable technique solidité et référent sismique chez Anco (bureau de contrôle technique bâtiment), revient sur les principales exigences de l’arrêté.
BatiMag : Quel est l’objet de cet arrêté ?
Paul Quistin : L’objectif poursuivi est d’améliorer la résilience des territoires exposés en préservant les vies humaines, en permettant une reprise rapide de l’activité économique et des services publics en cas d’épisodes cycloniques et en limitant les dommages sur le bâti. L’arrêté vise à définir les règles de construction vis-à-vis du risque de vents cycloniques applicables aux bâtiments situés en Guadeloupe et en Martinique. Il vise également à prévenir les risques aux personnes et aux biens liés aux conséquences de l’action des vents cycloniques sur les constructions. En vigueur depuis le 1er janvier 2025 pour les nouvelles constructions et les bâtiments existants faisant l’objet de travaux de modification substantiels, les règles seront à prendre en compte dès le 1er janvier 2026 en ce qui concerne les habitations individuelles ou assimilées et leurs dépendances. Les dispositions prévues pour la résistance des menuiseries entreront également en vigueur en 2026.
Les cyclones ne datent pas d’hier. Pourquoi cet arrêté arrive – t-il si tardivement ?
Les choses ont commencé à bouger en 2017 : les passages d’Irma et de Maria ont permis à l’Etat de prendre conscience de la dangerosité des événements, de l’accélération de leur survenance, de l’augmentation de leur puissance dans les années futures à cause du réchauffement climatique. A l’époque, le préfet Philippe Gustin, délégué interministériel à la reconstruction des îles de Saint‐ Barthélemy et Saint‐Martin, dans son Rapport « Repenser les Iles du Nord pour une reconstruction durable », souligne « des déficiences constructives et techniques récurrentes » révélées par la violence de l’ouragan (sous‐dimensionnement des ouvrages, malfaçons dans la réalisation d’ouvrage sur tous les types de bâtiments, problème de contreventement des ouvrages extérieurs, matériaux de mauvaise qualité ou inadaptés, manque d’entretien des constructions). Il pointe déjà la question des projectiles en suspension dans les vents extrêmes qui ont accentué la destruction des ouvrages. Face aux constats et aux enjeux notamment assurantiels, l’État a lancé des études, confiées au CSTB, sur les impacts des cyclones dans l’océan Indien et dans l’océan Atlantique. De ces multiples travaux et rapports est née la règlementation actuelle, valable en Martinique et en Guadeloupe. Il n’est pas fait mention des îles du Nord car leur statut est spécial. Quant aux professionnels réunionnais et mahorais, ils ont finalement souhaité être exclus de l’arrêté pour des raisons économiques. Le surcoût généré par l’adaptation aux nouvelles normes est considéré trop important.
Avant l’arrêté, comment procédaient les professionnels ?
Jusqu’à aujourd’hui, sans réglementation para-cyclonique, les professionnels de la construction appliquaient des règles de calcul, de dimensionnement, quelques dispositions des règles de l’art prévues dans différents documents techniques propres à l’étanchéité, aux matériaux etc. On concevait et construisait, forts de l’héritage du passé, par expérience. Les façons de faire se sont diffusées à travers la profession de façon libre et consensuelle. Il n’y avait pas d’obligation réglementaire, c’était essentiellement de l’assurance dommage ouvrage.
Que dit la nouvelle réglementation, dans les grandes lignes ?
Les statistiques des derniers cyclones ont montré qu’il fallait relever les vitesses de vent de référence. Pour la Guadeloupe, nous sommes passés de 36 mètres par seconde à 38, pour la Martinique de 32 mètres seconde à 35 mètres.
Autre avancée majeure, la catégorisation des bâtiments en famille d’ouvrages à protéger plus que d’autres. Cette classification prend en compte l’activité des sites et le nombre de personnes résidant ou travaillant à l’intérieur. Pour les bâtiments courants, le risque est désormais calculé sur une vitesse de vent pour 50 ans, tandis que pour les bâtiments essentiels à la gestion de crise (hôpitaux, sécurité civile, services de l’Etat etc.), le risque est calculé sur une vitesse de vent pour 100 ans. Ces bâtiments doivent être plus résistants car ils permettent d’assurer la reprise économique. Pour rappel, lors du passage d’Irma à Saint-Martin, la sous-préfecture a été dévastée. Dernièrement, un hôpital de Mayotte a aussi été impacté par le cyclone Chido. Cette façon de différencier la prise de risques selon la fonction des bâtiments rejoint la réglementation parasismique.
Les professionnels du bâtiment antillais ont demandé la prise en compte d’autres facteurs, pouvez-vous nous en dire plus ?
En effet, selon l’endroit où se situe le bâtiment, la pression exercée en cas de cyclone peut être différente. A l’intérieur des terres par exemple, la vitesse de vent est souvent freinée par la végétation ou des bâtiments. Nous avons demandé une étude de simulation de soufflerie numérique afin de caractériser localement les bâtiments en Martinique et en Guadeloupe. Le CSTB a mis au point un logiciel qui permet de prendre en compte la rugosité et l’orographie du terrain où se trouve la construction et de calculer la pression à laquelle elle sera soumise. Le site Géorisques, qui répertorie déjà les risques argile gonflante, tsunami, séisme, avalanche, comprend désormais un onglet vents cycloniques pour la Martinique et la Guadeloupe. Tous les risques liés à l’implantation du bâtiment apparaissent ainsi que les coefficients à prendre en compte pour majorer la vitesse des vents.
Que dit l’arrêté concernant les menuiseries?
Une constatation effectuée lors des différents épisodes cycloniques est la destruction des fermetures (fenêtres, portes-fenêtres, baies, ensembles menuisés, portes extérieures) par la pression du vent ou par l’impact de projectiles. La prise en compte dans la réglementation « vents cycloniques » de protections et de renforts permanents, ou mis en place provisoirement devant les baies lors de la survenance d’un épisode cyclonique, est une avancée notoire dans la pose et le dimensionnement des ouvrages de fermetures type menuiseries. Cela assurera à coup sûr une meilleure sauvegarde des bâtiments. Pour rappel, sans fermeture adaptée, le risque d’arrachement de la toiture est plus élevé car une surpression intérieure plus forte vient s’appliquer à l’intérieur du bâtiment. Le nouvel arrêté entend donc réglementer la tenue au vent des éléments non structuraux (ENS) type fermetures de façade. Les professionnels de la menuiserie ont jusqu’au 1er janvier pour proposer des solutions (fenêtres, volets, volets amovibles, renforts sous forme de barre ou de panneaux en contre-plaqué etc.) capables de résister à la pression du vent et aux chocs. Le projet Batisolid Antilles va plus loin en essayant de sauvegarder l’architecture vernaculaire et de dynamiser l’économie locale. Dans ses travaux, une extension est en effet prévue pour engager une campagne expérimentale d’essais sur blocs menuisés bois traditionnels fabriqués localement. L’objectif est de qualifier leur performance de tenue à la pression du vent et aux projectiles. Ce projet d’envergure, s’il est financé, permettra de sauver la filière menuiseries bois locale tout en préservant la sécurité des citoyens habitant dans des maisons traditionnelles.
L’arrêté du 05 juillet 2024 pointe également les fixations et ancrages des éléments non structuraux
En effet, l’arrêté impose un coefficient de sur‐résistance à appliquer au calcul des assemblages entre certains éléments structuraux, et au calcul d’assemblage des éléments non structuraux ENS enveloppe (clos et couvert) à un élément structural du bâtiment ; il en est de même pour les éléments non structuraux ENS rapportés (équipements type climatisation, chauffe-eau solaires, panneaux photovoltaïques, éclairages…) qui ne doivent pas devenir des projectiles dangereux pour les personnes, les bâtiments et les équipements.
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